[Chronologie - ces "évènements" ont lieu un an après Ohne Dich]
[A situer après le 4eme post de Kail dans Le Tableau Maudit]Il s’est endormi, finalement.
Son ivresse et mes étreintes ont eu raison de lui.
Il dort. Étendu sur le lit, nu. Il n’a soudain plus l’air d’être assailli de haine. De vouloir me tuer. Me torturer autant que je le torture, et davantage. La peine ne marque plus son front, ses doigts ne se crispent plus d’horreur.
La lueur mourante de la bougie me révèle des traits las. Les plissures soucieuses sous ses yeux, et sur son front, autour de sa bouche… Et celles-ci, au coin des paupières, seules à me prouver qu’il est encore capable de rire.
Jamais il ne rit devant moi. Ses sourires ne sont que des rictus méprisants, haineux, douloureux. Je ne suis qu’une ride de plus, creusée dans sa peau entre ses fins sourcils teints.
Mes doigts effleurent sa mâchoire, son menton, sa gorge…
Il n’a rien d’un éphèbe. Sa beauté, il l’a opprimée depuis longtemps. Il l’a mise au bout de ses doigts, transposée dans sa peinture. Qu’on regarde les toiles, et qu’on oublie le peintre, qu’on le laisse se fondre dans la masse…
Comment a-t-il vécu, toutes ces années ? Comment est-il arrivé là ?
Ma main glisse le long de son torse, je la pose à plat sur son ventre.
Ne t’éveille pas, Kail, je t’en prie.
Quel être monstrueux je fais. Comment puis-je lui faire tant de mal ? Comment puis-je le traiter ainsi ?
Ne devrais-je pas tout lui donner ? Le protéger ? Le protéger de moi.
Chaque fois que l’alcool qui coule dans son sang le met assez en confiance pour le laisser s’endormir. Chaque fois qu’il m’offre le spectacle de son sommeil. Je pleure…
De vraies larmes coulent sur mon visage.
Ne t’éveille pas. Ne t’éveille pas, Kail…
Ces sanglots sont affreux. Je n’ai pas le droit de les laisser s’échapper. C’est moi, le bourreau, cette fois. Je suis aussi monstrueux que lui. Cet homme là, il y a huit ans. Cet homme là. Je mérite le même sort. Que Kail me tue. Qu’il tranche ma gorge, la creuse avec ses ongles, qu’il m’arrache les cheveux et détruise mon visage. Qu’il me laisse lentement agoniser, en fixant mes yeux avec toute la haine qu’il a en lui.
Ne me pardonne jamais, Kail. Ne me pardonne pas.
J’ai tellement profité de lui… Sangdieu, Sangdieu…
Pourquoi ? Pourquoi j’agis ainsi ? Pourquoi ne puis-je pas le laisser en paix ?!
Mon regard posé sur lui devient toujours brûlant avant que j’ai pu faire un pas en arrière. Je le veux, toujours. Le toucher, le serrer contre moi, même au prix de sentir ses tremblements de rage. Voir la force qui fait frémir ses iris, sa passion horrifiante qui le pousse parfois à m’étreindre, à planter ses dents dans ma chair. Les expressions de son visage, la puissance des secrets qui le rongent. La peur, la lassitude, et ses envies auxquelles il s’accroche désespérément, Béatrice...
Si seulement il ne m’avait jamais rencontré. Si seulement je n’avais jamais posé les yeux sur ses toiles…
Je ne comprends pas. Voilà dix sept ans que Jezebel exerce sur moi une attirance irrésistible. Et j’ai toujours si bien résisté. Même alors qu’il a accepté de dormir dans mes bras. Même quand ses doigts ont touché mon visage. Sa main retenant mon poignet… J’ai toujours résisté.
Pourquoi suis-je incapable de maîtriser mon désir pour Kail ? Il n’est pas faible. Ce n’est pas non plus que je le respecte moins…
C’est de l’égoïsme. Du pur égoïsme.
Je viens toujours chercher le réconfort auprès de lui. Le seul être qui ait réussi un instant à détourner mon esprit de Jezebel. Ses lèvres, ses mains, son corps, sa voix… soudain je ne pense plus qu’à lui.
Kail. Du haut de ses vingt neuf ans, il semble en avoir cent. Son regard est plus âgé que le nombre d’année qu’il a vécu. Un être incroyable, caché sous les traits de la normalité.
Je sais bien que je brûle pour lui.
La bougie s’est éteinte, d’ailleurs. Et il a repoussé ma main, dans le geste agacé d’un endormi qui chasse une mouche.
Je ravale mes larmes maudites, me glisse lentement hors du lit.
Ne t’éveille pas…
Si nous n’étions pas chez moi, je m’en irais sur le champ. Je me jurerais de ne plus revenir le voir. De ne plus lui imposer ma compagnie. Pourquoi devrait-il subir mon manque ?
Mon manque…
Lorsque je referme la porte en silence derrière moi, apparait dans mon esprit l’image de Jezebel s’éloignant vers l’écurie, les habits couverts de boue, trempé, et boiteux…
C’est la dernière fois que je l’ai vu.
Il y a plus d’un an maintenant.
Combien j’ai regretté depuis lors d’avoir fuit le manoir. Combien je me maudis encore.
Je l’avais ému. Il m’a accordé sa confiance, son affection…
Bien sûr, c’était pour me les reprendre aussitôt le jour levé. Bien sûr.
Mais n’était-ce pas cruel de ma part ? Que de le laisser seul face à toute cette émotion, et cet affreux sentiment d’amertume ?
J’ai cru que ma présence lui serait inconfortable… Qu’il me haïrait davantage encore après cette nuit.
Et s’il y avait la moindre chance que je me sois trompé ? S’il s’était senti abandonné ?
J’ai mal agit…
J’en suis certain. J’ai mal agit.
Il me manque.
Je suis stupide.
Ma plus grande erreur est encore de ne plus y avoir mis les pieds. Plus jamais.
L’oublier. Quelle idée. L’oublier. Oublier cette passion idiote à laquelle il ne saura jamais répondre. Oublier ma colère. L’obsession de vouloir le libérer des fils qui le retiennent. Qui le piègent…
Oh, non… Non. Non. Je ne pourrais pas. Je ne pourrais jamais. Quelle folie d’y avoir ne serait-ce que songé !
Suis-je donc le dernier des idiots ?
Je l’ai abandonné.
Je l’ai abandonné !
« Monsieur ? Tout va bien ? »
La lumière d’un bougeoir me sort un instant de mes troubles pensées.
Je réalise que je suis nu au milieu du salon, le visage de nouveau couvert de larmes froides, et le dos courbé.
Owen s’approche, dans son habit de nuit, nullement choqué de ma nudité.
Il me regarde dans les yeux, sans l’ombre d’un sourire, ni une once de pitié, ou de colère. Je n’en parviens même pas à feindre la honte d’avoir été découvert ainsi.
« Owen… vous êtes éveillé ?
- Il est cinq heures du matin, j’allais m’apprêter. »
Il s’approche encore, et lance une couverture sortie de je ne sais où sur mes épaules. Sans doute l’avait-il déjà dans les bras. Je le vois mal derrière sa bougie.
« Vous allez attraper froid. »
Son ton n’est pas maternel. Il ne fait que justifier son geste, sans me juger, sans s’horrifier de ma personne toute entière. Quel meilleur homme pouvais-je trouver pour m’accompagner partout ? Quel meilleur homme pour savoir traverser mes aventures stupides sans jamais courber l’échine ?
Je lui adresse un sourire, sans doute un peu déformé.
« Merci, Owen. Je vais aller m’allonger dans une chambre d’ami. Monsieur Wihlem est endormi dans la mienne, ne le réveillez pas.
- Dois-je lui faire préparer un petit déjeuner ?
- Je doute qu’il l’accepte, mais soit. »
Il acquiesce, et sonde une dernière fois mon regard avant de tourner les talons.
Un soupir m’échappe. Je suis de nouveau dans l’obscurité, à peine balayée par la clarté de la lune. La fatigue s’est emparée de moi. Je sais que si je m’allonge, je vais m’assoupir. Et je ne veux pas m’assoupir. Je ne veux pas.
Je sais que le rêve reviendra, si je me risque à fermer les paupières.
L’odeur de Kail est encore sur moi. Je sais que le rêve reviendra. Et qu’au réveil, je verrais, à quel point je ressemble à cet homme. Je ne veux pas songer à cela. Je ne veux pas entendre mes propres cris. Et ses ignobles râles de plaisir. Je ne veux pas sentir mes poignets enserrés par des chaines, et le matelas miteux sous mes jambes nues. Non. Je ne veux pas. Je ne veux pas.
Personne ne connait mon passé. Personne ne peut prouver que tout ça est vraiment arrivé. Je veux croire que ça n’a jamais eu lieu.
Non, je ne lui ressemble pas.
Non !
C’est différent, n’est-ce pas ?
Dis-moi que c’est différent, Kail.
Que tu ne seras pas blessé toute ta vie par mon infâme égoïsme.
Sangdieu…
Je ne lui voulais aucun mal.
Déjà, les draps m'enveloppent. Je n'ai pas pris la peine d'enfiler une chemise.
Si je ne dors pas, je ne saurais tenir debout après midi. Si je ne dors pas, ma Beauté sera ternie. Et je n'ai que cela. Que cela...
Je ne veux pas dormir. Je ne veux pas...
Mais mes paupières se ferment seules, plus raisonnables que ma volonté. Je sens déjà mon inconscient prendre les rênes de mon esprit. Les images maudites s'échappent, et je ne peux plus reculer...
Je peux le voir... son visage... et sentir son corps putride dans le mien.
Son odeur reste toujours sur moi. J'entends sa voix. Son murmure à mon oreille. Il me dit des mots que je ne comprends pas. Des mots qu'à cet âge je n'ai encore jamais entendu. Ses gestes sont violents. Il cogne mon crâne contre le mur. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il se fende. Jusqu'à ce qu'il saigne si fort que mes cheveux se teignent d'un rouge aussi vif que ceux que j'ai toujours adorés.
Il me fait mal. Sans cesse. Il me fait mal. Et il dit que c'est ma faute. Que c'est parce que je refuse de me donner à lui. Que si je n'avais pas été si beau, il se serait contenté d'elle.
Elle, c'est ma mère. Lady Hargreaves. Une danseuse de ballet qui a trouvé le moyen de se faire épouser par un noble suffisamment idiot pour la laisser le cocufier ouvertement. Elle n'est jamais à la maison. Et parfois, elle m'emmène avec elle, dans ses voyages, pour se donner l'air d'élever son fils. Mais je me fiche d'elle. Les jeunes filles s'extasient toujours de ma beauté. Et certains garçons cherchent à cacher qu'ils s'en émeuvent tout autant. Je me fiche d'elle comme elle se fiche de moi. Je ne cherche qu'à éblouir le reste du monde. Le reste.
Et dans ce reste, il y a cet homme là. Sale et toujours ivre. Un danseur écossais. Qui connait ma mère assez bien pour qu'elle lui permette de baiser sa poitrine devant tous. Il y passe même sa langue... alors que ses yeux ne me quittent pas. Provocants et pervers. Il me terrifie déjà. Il me dégoûte déjà.
« Bois, Dorian. Tu viens d'avoir quinze ans. A cet âge, j'étais déjà un homme. »
Que croit-il ? Que jamais je n'ai goûté aux saveurs de l'alcool ? Que je ne sais pas encore quels plaisirs on découvre dans les jeux de la chair ?
Je connais tout cela, Monsieur. Je connais bien plus que mon âge peut laisser soupçonner.
Non, ne souriez pas, vous m'effrayez. J'ai conscience que des tas de choses encore me peuvent être apprises. Ne souriez pas. Je ne veux rien prendre de vous.
Qu'il les enlève, ses doigts répugnants serrés sur mon genoux. Qu'il éloigne son nez de mes cheveux, et ses lèvres de mon cou. Il est horrible. Il est affreusement laid, l'odieux personnage. Et plus je le repousse, plus il persiste. La force de ma volonté ne fait que grandir sa violence. Déjà, il a attrapé mon bras et le serre assez fort pour m'arracher une douleur. Il est fort. Bien trop fort. Et j'ai trop bu pour savoir user de mes trop rares enseignements au combat.
Je ne sais pas où nous sommes. J'entends le rire exaspérant de ma mère, au loin, trop loin...
Mais je ne sais pas. Comment nous sommes arrivés là. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans le fiacre, avant qu'on me jette dans cette pièce minuscule, où il fait si froid.
Je ne me souviens plus que de la violence de ses mouvements. Des coups de reins qu'il me donne. De l'odeur de son corps, et de tout ce qui émane de lui. Ses mains qui tiennent mon visage, coiffent mes cheveux. Sa bouche qui me supplie de crier. « Allez, crie. Je veux entendre ta voix. Je veux l'entendre. ».
Je criais, au début.
Sous l'insupportable douleur. Sous les coups sûr mon crâne, qui m'abrutissent et m'empêchent de me débattre, de mordre le membre qu'il force entre mes lèvres.
Je vomi. Mes mains liées saignent. Mes jambes restent toujours nues. Il les couvre d'un drap lorsqu'il part enfin. Pour ne revenir que plus affamé et cruel.
Mais je ne crie plus, maintenant. Je reçois son corps en moi, sans bouger, sans voir, sans écouter. J'ai si mal. De plus en plus mal, au fur et à mesure que mon absence de réaction l'énerve, et qu'il se fait encore plus violent que je ne l'aurais cru possible. Jamais il ne semble se lasser de moi. Jamais son ignoble désir ne semble vouloir se tarir. Le jour. La nuit. Et durant des heures entières.
Je reste là, alors que le temps s'écoule, sans que j'espère une seule seconde qu'on vienne me chercher.
Mon corps veut mourir. Je le sens. Il ne peut plus supporter cela.
Mais moi, stupide, je lutte encore, ne songeant qu'à la seule chose qui peut encore me raccrocher à l'état de vivant.
La créature la plus splendide qui soit en ce monde.
Je ne peux pas me laisser mourir sans l'avoir revu.
Je vais revenir. Jezebel. Je le tuerais de mes mains pour qu’il me laisse ramper jusqu’à toi. Retourner vers ton mépris, qui peu à peu se transforme en colère, et en haine. J'endurerais cela sans gémir. Jezebel...
Je veux sortir de cette petite pièce qui m’étouffe, et m’enserre.
Il y a à peine la place pour ce semblant de lit ou il me viole sans cesse.
Je ne vais pas mourir. Je vais tenir. Même s’il me brise entièrement le crâne, et que mon corps ne se remet jamais de cette douleur, je reviendrais te voir. Je reviendrais vers toi, je le jure.
Il a détaché les chaines autour de mes poignets.
Il me supplie de manger. Je ne tiendrais pas si je n'avale rien. Il pleure. Il ne veut pas que son jouet se brise. J'avale péniblement les cuillers de soupe qu'il me glisse de force dans la bouche. J'en ignore la saveur, et même la température. Je le laisse simplement me nourrir. Me redonner assez de force pour que je puisse serrer les poing. Il ne se méfie pas de moi.
Je crois qu'il est fou. Son rire a quelque chose de pitoyable. Il est la Répugnance personnifiée.
Je ne sais plus d'où m'es venue la force de lui arracher l'assiette en porcelaine qu'il montait vers ma bouche à la manière d'une mère nourrissant son enfant.
L'instant d'après, l'objet encore plein de liquide brûlant se brise violemment sur son front. Assommé et blessé, il se lève, et titube en arrière. Mes mains se referment autour de sa gorge. Il s'est effondré, et sa tempe à cogné le rebord du poêle à charbon.
J'ignore comment je suis parvenu à bouger. Et à trouver la force de me jeter si sauvagement sur lui.
Tout ce que je sais, c'est que je vais prendre sa vie. Que je vais le regarder crever sous mes doigts frémissants... Je le hais tellement. Je le hais...
Non...
Non ! Pas ça !
Pourquoi ?
C'est moi, étendu sur ce sol glacé. Me tordant de douleur sous les mains rageuses qui me coupent le souffle. Je sens les morceaux de porcelaine brisée s'enfoncer dans ma gorge et ma poitrine, encore et encore, de plus en plus forts et rapides. J'entends les cris de haine et de folie de celui qui me les inflige...
Kail... la même expression horrible que je devais avoir ce jour là. Il prend ma vie avec un plaisir passionné. Me regarde souffrir, les yeux flamboyants, les pupilles dilatées. Il coupe mes mains, déchire mon bas ventre.
« Tu ne vaux pas mieux que lui. Tu ne vaux pas mieux que lui ! »
Je sais, Kail. Je t'ai forcé. J'ai pris ta liberté.
Ne me pardonne pas.
Il pleure. Ses mains sont couvertes de mon sang. Il me haïra jusqu'au bout. Jusqu'à ce que mes yeux se voilent et ne puissent plus le voir. Et encore au delà.
Ma bouche s'est remplie d'un flot de sang. J'étouffe. Ma trachée béante vomi ma vie et ma chair. Mes poumons sont percés... Il ne m'achèvera pas. Il me regardera mourir lentement. Tout en douleur...
Je suis cet homme. Je suis cet homme que j'ai tué il y a huit ans, avec la même rage...
Ne me pardonne pas...
« Dorian ! Réveillez vous ! »
Non ! Je ne peux pas mourir, Kail ! Je dois le sauver. Je ne peux pas... Je ne peux pas te laisser me tuer.
Kail ! Kail, mon amour... Ne fais pas ça.
Je te laisserais. Je te laisserais en paix.
Je te donnerais tout. C'est toi qui profiteras de moi. Kail ! Ne me tue pas tout de suite. Il a besoin de moi. Il doit être sauvé. Kail. Ne comprends tu pas ? Toi plus que quiconque ?
Je vous laisserais, avec Béatrice. Vous pourrez être heureux. Je ferais en sorte que tu ne me revoie plus jamais. Et que tu ne manque plus de rien.
Kail... Kail !
« Dorian, s'il vous plait !
- Non ! Je ne peux pas ! Je ne veux pas !
- Cela suffit, MyLord ! »
Je tremble. Mes paupières s'ouvrent douloureusement.
On m'a appelé ?
Quelqu'un soulève la couverture qui me recouvre.
« Bonté Divine ! Vous êtes encore nu ? Ne songez vous donc jamais à vous vêtir ? »
Qui est-ce ? Ce soupir consterné, je le reconnais...
« Louise ?
- Qui voulez vous que ce soit ? »
Mon corps se détend un peu. Rassuré. Je suis sauf. Pas sauvé. Mais sauf.
Louise m'est encore une fois venue en aide. Elle m'a arraché à mes rêves maudits.
« Vous appeliez Monsieur Wihlem. Dois-je lui dire de rester ? »
Je retiens mon souffle. Ma poitrine se crispe.
« N'est-il pas encore parti ?
- Beth l'a convaincu de manger quelque chose, vous la connaissez... »
Louise sourit un peu. Comme toujours à la mention de la cuisinière. Seule qui soit capable d'attendrir suffisamment son cœur brutal pour lui arracher une douce expression. Ces deux femmes sont de vraies perles.
J'acquiesce, incapable cependant de sourire moi même.
« Non, ne le retenez pas. Il lui serait déplaisant de me voir. »
Elle fronce les sourcils et m'apporte mes vêtements.
Mon courrier est déjà posé sur la table de chevet, sur un plateau où trône un petit déjeuner qui me serait appétissant si seulement mon estomac n'était pas noué.
« Mais, MyLord, Il a dû vous entendre crier. »
De nouveau, mes muscles se crispent.
Ai-je crié si fort ?
Non. Quelle horreur ! S'il m'a entendu hurler ainsi son nom, que pensera-t-il ?
Non. Non ! Il ne doit pas m'avoir entendu. Il ne faut pas !
« Il est sans doute inquiet pour vous. »
Je pose mon regard dans celui de Louise.
Qu'elle est cruelle de me parler ainsi. Elle sait bien, pourtant. Elle voit bien...
« Aucun risque pour cela, Louise. »
Elle ne répond rien, mais lance un peu brutalement une chemise propre sur ma tête.
Oui, bien. Je vais m'habiller.
« Et mangez, MyLord ! Resterez-vous donc toujours un enfant ? »
Sur ces mots, elle sort de la chambre, pour se diriger à grands pas vers la mienne où elle trouvera encore le chantier qu'elle à l'habitude de remettre en ordre. Elle a même cessé de se plaindre que mes draps soient à changer si souvent.
Mais Louise... Louise... Était-ce dans mon rêve ? J'ai cru l'entendre m'appeler Dorian.
Se buterait elle encore si je lui demandais de répéter ? Cesserait-elle enfin de m'appeler son Seigneur ?
Mes yeux glissent vers le plateau qu'Elisabeth m'a encore préparé avec tout son amour.
Depuis quatre ans qu'elle est à mon service, elle n'a jamais cessé de me considérer comme son bienfaiteur. Elle semble persuadée que deux femmes qui s'aiment entre elles n'auraient pu en être libre que dans mon foyer...
Je la vois encore, pétrissant son pain dans la cuisine, et fronçant les sourcils à ma vue.
« Oh, Dorian. Vous êtes capable de tant de bonnes choses, et vous en avez fait tant... Mais ceci, avec Monsieur Wihlem... Non, non. Ce n'est pas bien. »
Je le sais. Je n'en suis que trop conscient. Et si elle savait vraiment ce qu'il en est, elle serait très en colère contre moi.
Je ne sais pas vraiment ce qu'elle imagine... Mes gens ont appris à tirer leurs propres déductions quant à mes actions. Ils assistent à mes crises de colère quand j'ai le malheur de songer à Friedrich. Il m'entendent parler de Jezebel sur un ton passionné, décrire sa Beauté, souffrir de son mépris que j'ai pourtant conscience d'attiser... Ils me voient tourner en rond dans ma bibliothèque, ou dans mon bureau, cherchant en moi des solutions que je n'ai pas, pour le sortir de ces griffes auxquelles il semble attaché comme un pantin à ses fils. Me tourmenter à l'idée qu'il puisse réellement me haïr, ou n'avoir pour moi que dédain. Ils accueillent chaque invité nocturne en se demandant s'il vaut mieux préparer le thé ou le lit.
Et quand Kail entre dans mon appartement Parisien. Quand il frappe à la porte d'entrée, priant pour que ce soit Owen qui lui ouvre la porte. Ils peuvent tous voir, dans ses yeux, à quel point il voudrait être ailleurs. A quel point il me hait, et se hait lui même de céder à l'infâme chantage d'un jeune crétin comme moi.
Ils savent. Ils savent que j'agis mal avec lui. Sans avoir besoin un instant de connaître chaque détail. Il se désolent de cette situation malsaine. Et Elisabeth, toujours, de prendre soin de lui avec toute sa chaleur...
J'ai même surprit Owen posant une main sur son épaule et lui souriant gentiment. Sans air dépité ni vraiment désolé. Juste un geste aimable et sincère, respectueux.
Louise quand à elle semble le considérer comme un habitant de la maison, et ne cherche pas à paraître excessivement polie en sa présence.
Oui, J'aime mes gens. Ils sont mes plus chers amis. Ma famille.
Je suis désolé de ne pas me montrer à la hauteur de leur noblesse d'âme. Et dire qu'il ne semblent jamais me condamner et me maudire...
« Puis je entrer ? »
La voix d'Owen s'élève doucement derrière la porte, précédée de deux petits coups secs contre le bois.
Je lui dis d'entrer, d'un ton un peu plus las que je n'aurais voulu, et ajustant mes habits et cheveux, face au miroir.
« Tout va bien, monsieur ?
- Kail est-il parti ?
- Oui, à l'instant. Il n'a laissé aucun mot pour vous.
- Rien de surprenant. »
Il ne répond pas.
Dans le plateau, je pioche une miche de pain et mord dedans, plus pour me dire que j'ai mangé quelque chose que par réelle envie.
« Avait-il l'air reposé ?
- Il a semblé avoir suffisamment dormi.
- Mais reposé, il ne l'était pas...
- Il n'en a jamais l'air.
- Tourmenté et en colère...
- C'est cela.
- Comme toujours. »
De nouveau, il garde le silence. Un soupir m'échappe, mes doigts feuillettent nonchalamment le courrier du matin. Des billets sans intérêts de deux amies françaises qui me prient de venir leur rendre visite avant de rentrer à Londres. Des invitations à des dîners et expositions, à des séjours entre amis à la campagne...
Entre amis. Comment pouvons nous tous prétendre être amis alors qu'il n'est pas de relations plus mensongères qu'entre les partis de ces réunions. J'y trouverais sans doute encore quelque dame à séduire, qui rougira de mon talent à la satisfaire sans jamais s'offusquer des plaisirs nouveaux que j'ai déjà enseigné à tant d'autre dames avant elle...
Oui, me plier à mon jeu favori saura sans doute me redonner l'appétit. Il ne me siérait pas d'avoir l'air maladif, après tout.
« Il y a une lettre de Lady Bradley, Monsieur. C'est important je crois. »
Owen s'est glissé derrière moi, il rassemble mes cheveux pour les nouer d'un ruban bleu.
« Cessez donc de m'appelez Monsieur, vous savez que ça me déplait. »
Il rit doucement, et ses doigts effleurent ma nuque alors qu'il relève mon col pour m'aider à passer mon veston.
« Pardonnez moi, Dorian, c'est l'habitude. Que penserait-on si votre prénom m'échappait en public ?
- Je me fiche de ce que l'on pense.
- Ce n'est pas mon cas. »
Une fois la veste mise, il me fait tourner sur moi même pour ajuster les boutons.
Je croise son regard, et son sourire en coin m'éclaire sur ses dernières paroles. Il ne voudrait pas que les gens croient que nous sommes amants. C'est compréhensible. Sa fiancé le prendrait sûrement assez mal. D'autant que pour une fois, la rumeur serait fausse.
Il baisse les yeux vers ses mains qui nouent habilement ma cravate, et rabattent le col de ma chemise. Ses sourcils se froncent alors. Il soupire.
« Dorian. Votre cicatrice. Il faut la maquiller. »
Je me penche sur le miroir, examinant ma gorge.
La marque s'est atténuée, depuis un ans. Mais elle est encore un peu rouge, et visible.
Déjà, Owen est sorti pour chercher la poudre nécessaire pour la masquer aux regards trop curieux.
Personne n'a le droit de la voir...
Je n'ai ouvert cette gorge que pour lui. Certes, c'est la Folie qui a dirigé ma main. Mais pour rien au monde je ne regretterais.
J'ai vu l'horreur dans ses yeux. Son visage pâlir. J'ai vu la fascination qu'il avait pour le sang qui s'écoulait de ma gorge. Et il m'a... tutoyé. Il m'a insulté.
Sa peur. Sa peur de me voir disparaître.
Si j'avais à peine forcé davantage sur ma lame, l'aorte aurait été tranchée. Et je ne serais sans doute plus là pour me souvenir de ce dernier jour...
Oh Bon Sang. Quel idiot je suis.
« Levez le menton, s'il vous plait. »
Je sursaute un peu.
Plongé dans mes pensées, je n'ai pas entendu Owen revenir.
Il ne se trouble jamais. Comme s'il pouvait tout endurer.
Pourtant, il était présent, ce jour là, au manoir van Kraft. Il m'a trouvé étendu sur mon lit après que deux domestiques aient suturé ma plaie. Et je crois qu'il m'en a voulu.
Il veillait, assis sur une chaise, à mon chevet. Ses yeux avaient quelque chose de culpabilisants. Je me souviens lui avoir demandé pardon. Ce n'est pas une chose que je fais souvent. Mais cette fois, j'en avais besoin. J'avais besoin qu'il me pardonne ma Folie, si Jezebel ne pouvait le faire.
« Voilà, c'est terminé, on ne voit plus rien. »
Il retire le linge qui protégeait mon habit de la poudre, et s'écarte pour me laisser me regarder.
Le miroir reflète cette fois mon habituelle image. Soignée. Parfaite. Je suis terriblement Beau. De ceci, je ne puis douter. Et bien sûr, il se peut que ça ne me rende que plus méprisable.
« Dorian, vous n'avez pas lu la lettre.
- La lettre ?
- Celle de Lady Bradley.
- Oh... »
Intéressé, je prend dans ma main le papier qu'il me tend.
Lady Bradley est une femme du monde. Plus raffinée et moderne que la plupart des nobles de son espèce. J'ai longuement devisé, avec elle, au sujet des Beautés de ce monde, des Charmes et Séductions sur lesquels on a plaisir à se pencher... souvent joignant le geste à la parole.
Une femme exquise. Devenue veuve assez tôt pour conserver la fraicheur de la jeunesse. Elle n'a que quelques années de plus que moi.
Son audace me plait. Elle est de ces femmes qui osent se montrer et n'hésitent pas à choquer pour atteindre leurs buts. Admirable.
Mes yeux parcourent sa gracieuse écriture, et à chaque phrase lue, je ne puis empêcher mes lèvres de s'étirer en un sourire.
Elle s'est souvenue d'un discours que j'avais eu au sujet de la Beauté des femmes qu'on ne met pas correctement en valeur. Leurs rondeurs toutes délicieuses dissimulées sous des étoffes toujours plus amples. Il ne leur reste plus que leur corsage. Leur gorge nue... Et quelle place reste-t-ils aux jambes, aux chevilles, aux bras, au ventre... ?
Lady Bradley me dit qu'un de ses amis, qui est dans la presse, voudrait créer un Journal centré autour des femmes, qu'il aime par dessus tout. Elle voudrait que je le rencontre...
C'est un agréable prétexte pour quitter Paris. N'est-ce-pas ?
Voilà trois semaines que je m'y attarde. Je sens que je vais exploser.
« Quelle heure est-il, Owen ?
- Midi est déjà passé.
- Je vois... »
Mes doigts replient machinalement la lettre.
Un Journal gravitant autour des femmes... Peut être devrait-il se contenter de leur Beauté.
J'ai hâte de rencontrer cet homme. S'il me laisse l'accompagner dans ce projet, j'aurais une activité assez sérieuse pour m'éviter de songer à ce qui me ronge de l'intérieur.
Kail se sentirait soulagé. Il doit se demander quand je me déciderais enfin à disparaître de sa vue.
Je n'ai jamais tant voyagé que cette année.
Et Jezebel, tout ce temps, n'a reçu que trois lettres de moi. Trois malheureuses lettres où je me disais très occupé. Où je m'efforçais de ne pas faire transparaître trop de douleur. Comment lui taire pourtant que sa compagnie me manque ? Comment ne pas lui dire que je n'ai pas cessé de songer à lui ?
Il se peut pourtant qu'il ne les ai même pas lues. Ou que son père ait fait en sorte qu'elles n'arrivent jamais entre ses mains. Pour qu'il ne nourrisse pas l'ombre d'un espoir...
Stupide. A quoi je songe ? Jezebel, voir en moi un espoir quelconque... ?
« Owen ?
- Oui ? .... Dorian ?
- Nous rentrons demain pour Londres. »
Et cette fois... nous allons essayer d'y rester.