Nous sommes le Mar 9 Fév 2010 13:56




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 Délices Damnés 
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(alias Blewark.)
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Âge : 25 ans
Liens : Vague Cousin
Activité : Rédacteur en Chef - Journal d'Esthétique Féminine
» Délices Damnés
[Chronologie - ces "évènements" ont lieu un an après Ohne Dich]
[A situer après le 4eme post de Kail dans Le Tableau Maudit]



Il s’est endormi, finalement.
Son ivresse et mes étreintes ont eu raison de lui.
Il dort. Étendu sur le lit, nu. Il n’a soudain plus l’air d’être assailli de haine. De vouloir me tuer. Me torturer autant que je le torture, et davantage. La peine ne marque plus son front, ses doigts ne se crispent plus d’horreur.
La lueur mourante de la bougie me révèle des traits las. Les plissures soucieuses sous ses yeux, et sur son front, autour de sa bouche… Et celles-ci, au coin des paupières, seules à me prouver qu’il est encore capable de rire.
Jamais il ne rit devant moi. Ses sourires ne sont que des rictus méprisants, haineux, douloureux. Je ne suis qu’une ride de plus, creusée dans sa peau entre ses fins sourcils teints.
Mes doigts effleurent sa mâchoire, son menton, sa gorge…
Il n’a rien d’un éphèbe. Sa beauté, il l’a opprimée depuis longtemps. Il l’a mise au bout de ses doigts, transposée dans sa peinture. Qu’on regarde les toiles, et qu’on oublie le peintre, qu’on le laisse se fondre dans la masse…
Comment a-t-il vécu, toutes ces années ? Comment est-il arrivé là ?
Ma main glisse le long de son torse, je la pose à plat sur son ventre.
Ne t’éveille pas, Kail, je t’en prie.
Quel être monstrueux je fais. Comment puis-je lui faire tant de mal ? Comment puis-je le traiter ainsi ?
Ne devrais-je pas tout lui donner ? Le protéger ? Le protéger de moi.
Chaque fois que l’alcool qui coule dans son sang le met assez en confiance pour le laisser s’endormir. Chaque fois qu’il m’offre le spectacle de son sommeil. Je pleure…
De vraies larmes coulent sur mon visage.
Ne t’éveille pas. Ne t’éveille pas, Kail…
Ces sanglots sont affreux. Je n’ai pas le droit de les laisser s’échapper. C’est moi, le bourreau, cette fois. Je suis aussi monstrueux que lui. Cet homme là, il y a huit ans. Cet homme là. Je mérite le même sort. Que Kail me tue. Qu’il tranche ma gorge, la creuse avec ses ongles, qu’il m’arrache les cheveux et détruise mon visage. Qu’il me laisse lentement agoniser, en fixant mes yeux avec toute la haine qu’il a en lui.
Ne me pardonne jamais, Kail. Ne me pardonne pas.
J’ai tellement profité de lui… Sangdieu, Sangdieu…
Pourquoi ? Pourquoi j’agis ainsi ? Pourquoi ne puis-je pas le laisser en paix ?!
Mon regard posé sur lui devient toujours brûlant avant que j’ai pu faire un pas en arrière. Je le veux, toujours. Le toucher, le serrer contre moi, même au prix de sentir ses tremblements de rage. Voir la force qui fait frémir ses iris, sa passion horrifiante qui le pousse parfois à m’étreindre, à planter ses dents dans ma chair. Les expressions de son visage, la puissance des secrets qui le rongent. La peur, la lassitude, et ses envies auxquelles il s’accroche désespérément, Béatrice...
Si seulement il ne m’avait jamais rencontré. Si seulement je n’avais jamais posé les yeux sur ses toiles…
Je ne comprends pas. Voilà dix sept ans que Jezebel exerce sur moi une attirance irrésistible. Et j’ai toujours si bien résisté. Même alors qu’il a accepté de dormir dans mes bras. Même quand ses doigts ont touché mon visage. Sa main retenant mon poignet… J’ai toujours résisté.
Pourquoi suis-je incapable de maîtriser mon désir pour Kail ? Il n’est pas faible. Ce n’est pas non plus que je le respecte moins…
C’est de l’égoïsme. Du pur égoïsme.
Je viens toujours chercher le réconfort auprès de lui. Le seul être qui ait réussi un instant à détourner mon esprit de Jezebel. Ses lèvres, ses mains, son corps, sa voix… soudain je ne pense plus qu’à lui.
Kail. Du haut de ses vingt neuf ans, il semble en avoir cent. Son regard est plus âgé que le nombre d’année qu’il a vécu. Un être incroyable, caché sous les traits de la normalité.
Je sais bien que je brûle pour lui.
La bougie s’est éteinte, d’ailleurs. Et il a repoussé ma main, dans le geste agacé d’un endormi qui chasse une mouche.
Je ravale mes larmes maudites, me glisse lentement hors du lit.
Ne t’éveille pas…
Si nous n’étions pas chez moi, je m’en irais sur le champ. Je me jurerais de ne plus revenir le voir. De ne plus lui imposer ma compagnie. Pourquoi devrait-il subir mon manque ?
Mon manque…
Lorsque je referme la porte en silence derrière moi, apparait dans mon esprit l’image de Jezebel s’éloignant vers l’écurie, les habits couverts de boue, trempé, et boiteux…
C’est la dernière fois que je l’ai vu.
Il y a plus d’un an maintenant.
Combien j’ai regretté depuis lors d’avoir fuit le manoir. Combien je me maudis encore.
Je l’avais ému. Il m’a accordé sa confiance, son affection…
Bien sûr, c’était pour me les reprendre aussitôt le jour levé. Bien sûr.
Mais n’était-ce pas cruel de ma part ? Que de le laisser seul face à toute cette émotion, et cet affreux sentiment d’amertume ?
J’ai cru que ma présence lui serait inconfortable… Qu’il me haïrait davantage encore après cette nuit.
Et s’il y avait la moindre chance que je me sois trompé ? S’il s’était senti abandonné ?
J’ai mal agit…
J’en suis certain. J’ai mal agit.
Il me manque.
Je suis stupide.
Ma plus grande erreur est encore de ne plus y avoir mis les pieds. Plus jamais.
L’oublier. Quelle idée. L’oublier. Oublier cette passion idiote à laquelle il ne saura jamais répondre. Oublier ma colère. L’obsession de vouloir le libérer des fils qui le retiennent. Qui le piègent…
Oh, non… Non. Non. Je ne pourrais pas. Je ne pourrais jamais. Quelle folie d’y avoir ne serait-ce que songé !
Suis-je donc le dernier des idiots ?
Je l’ai abandonné.
Je l’ai abandonné !

« Monsieur ? Tout va bien ? »

La lumière d’un bougeoir me sort un instant de mes troubles pensées.
Je réalise que je suis nu au milieu du salon, le visage de nouveau couvert de larmes froides, et le dos courbé.
Owen s’approche, dans son habit de nuit, nullement choqué de ma nudité.
Il me regarde dans les yeux, sans l’ombre d’un sourire, ni une once de pitié, ou de colère. Je n’en parviens même pas à feindre la honte d’avoir été découvert ainsi.

« Owen… vous êtes éveillé ? 
- Il est cinq heures du matin, j’allais m’apprêter. »

Il s’approche encore, et lance une couverture sortie de je ne sais où sur mes épaules. Sans doute l’avait-il déjà dans les bras. Je le vois mal derrière sa bougie.

« Vous allez attraper froid. »

Son ton n’est pas maternel. Il ne fait que justifier son geste, sans me juger, sans s’horrifier de ma personne toute entière. Quel meilleur homme pouvais-je trouver pour m’accompagner partout ? Quel meilleur homme pour savoir traverser mes aventures stupides sans jamais courber l’échine ?
Je lui adresse un sourire, sans doute un peu déformé.

« Merci, Owen. Je vais aller m’allonger dans une chambre d’ami. Monsieur Wihlem est endormi dans la mienne, ne le réveillez pas.
- Dois-je lui faire préparer un petit déjeuner ?
- Je doute qu’il l’accepte, mais soit. »

Il acquiesce, et sonde une dernière fois mon regard avant de tourner les talons.
Un soupir m’échappe. Je suis de nouveau dans l’obscurité, à peine balayée par la clarté de la lune. La fatigue s’est emparée de moi. Je sais que si je m’allonge, je vais m’assoupir. Et je ne veux pas m’assoupir. Je ne veux pas.
Je sais que le rêve reviendra, si je me risque à fermer les paupières.
L’odeur de Kail est encore sur moi. Je sais que le rêve reviendra. Et qu’au réveil, je verrais, à quel point je ressemble à cet homme. Je ne veux pas songer à cela. Je ne veux pas entendre mes propres cris. Et ses ignobles râles de plaisir. Je ne veux pas sentir mes poignets enserrés par des chaines, et le matelas miteux sous mes jambes nues. Non. Je ne veux pas. Je ne veux pas.
Personne ne connait mon passé. Personne ne peut prouver que tout ça est vraiment arrivé. Je veux croire que ça n’a jamais eu lieu.
Non, je ne lui ressemble pas.
Non !
C’est différent, n’est-ce pas ?
Dis-moi que c’est différent, Kail.
Que tu ne seras pas blessé toute ta vie par mon infâme égoïsme.

Sangdieu…
Je ne lui voulais aucun mal.


Déjà, les draps m'enveloppent. Je n'ai pas pris la peine d'enfiler une chemise.
Si je ne dors pas, je ne saurais tenir debout après midi. Si je ne dors pas, ma Beauté sera ternie. Et je n'ai que cela. Que cela...
Je ne veux pas dormir. Je ne veux pas...
Mais mes paupières se ferment seules, plus raisonnables que ma volonté. Je sens déjà mon inconscient prendre les rênes de mon esprit. Les images maudites s'échappent, et je ne peux plus reculer...
Je peux le voir... son visage... et sentir son corps putride dans le mien.
Son odeur reste toujours sur moi. J'entends sa voix. Son murmure à mon oreille. Il me dit des mots que je ne comprends pas. Des mots qu'à cet âge je n'ai encore jamais entendu. Ses gestes sont violents. Il cogne mon crâne contre le mur. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il se fende. Jusqu'à ce qu'il saigne si fort que mes cheveux se teignent d'un rouge aussi vif que ceux que j'ai toujours adorés.
Il me fait mal. Sans cesse. Il me fait mal. Et il dit que c'est ma faute. Que c'est parce que je refuse de me donner à lui. Que si je n'avais pas été si beau, il se serait contenté d'elle.
Elle, c'est ma mère. Lady Hargreaves. Une danseuse de ballet qui a trouvé le moyen de se faire épouser par un noble suffisamment idiot pour la laisser le cocufier ouvertement. Elle n'est jamais à la maison. Et parfois, elle m'emmène avec elle, dans ses voyages, pour se donner l'air d'élever son fils. Mais je me fiche d'elle. Les jeunes filles s'extasient toujours de ma beauté. Et certains garçons cherchent à cacher qu'ils s'en émeuvent tout autant. Je me fiche d'elle comme elle se fiche de moi. Je ne cherche qu'à éblouir le reste du monde. Le reste.
Et dans ce reste, il y a cet homme là. Sale et toujours ivre. Un danseur écossais. Qui connait ma mère assez bien pour qu'elle lui permette de baiser sa poitrine devant tous. Il y passe même sa langue... alors que ses yeux ne me quittent pas. Provocants et pervers. Il me terrifie déjà. Il me dégoûte déjà.
« Bois, Dorian. Tu viens d'avoir quinze ans. A cet âge, j'étais déjà un homme. »
Que croit-il ? Que jamais je n'ai goûté aux saveurs de l'alcool ? Que je ne sais pas encore quels plaisirs on découvre dans les jeux de la chair ?
Je connais tout cela, Monsieur. Je connais bien plus que mon âge peut laisser soupçonner.
Non, ne souriez pas, vous m'effrayez. J'ai conscience que des tas de choses encore me peuvent être apprises. Ne souriez pas. Je ne veux rien prendre de vous.
Qu'il les enlève, ses doigts répugnants serrés sur mon genoux. Qu'il éloigne son nez de mes cheveux, et ses lèvres de mon cou. Il est horrible. Il est affreusement laid, l'odieux personnage. Et plus je le repousse, plus il persiste. La force de ma volonté ne fait que grandir sa violence. Déjà, il a attrapé mon bras et le serre assez fort pour m'arracher une douleur. Il est fort. Bien trop fort. Et j'ai trop bu pour savoir user de mes trop rares enseignements au combat.
Je ne sais pas où nous sommes. J'entends le rire exaspérant de ma mère, au loin, trop loin...
Mais je ne sais pas. Comment nous sommes arrivés là. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans le fiacre, avant qu'on me jette dans cette pièce minuscule, où il fait si froid.
Je ne me souviens plus que de la violence de ses mouvements. Des coups de reins qu'il me donne. De l'odeur de son corps, et de tout ce qui émane de lui. Ses mains qui tiennent mon visage, coiffent mes cheveux. Sa bouche qui me supplie de crier. « Allez, crie. Je veux entendre ta voix. Je veux l'entendre. ».
Je criais, au début.
Sous l'insupportable douleur. Sous les coups sûr mon crâne, qui m'abrutissent et m'empêchent de me débattre, de mordre le membre qu'il force entre mes lèvres.
Je vomi. Mes mains liées saignent. Mes jambes restent toujours nues. Il les couvre d'un drap lorsqu'il part enfin. Pour ne revenir que plus affamé et cruel.
Mais je ne crie plus, maintenant. Je reçois son corps en moi, sans bouger, sans voir, sans écouter. J'ai si mal. De plus en plus mal, au fur et à mesure que mon absence de réaction l'énerve, et qu'il se fait encore plus violent que je ne l'aurais cru possible. Jamais il ne semble se lasser de moi. Jamais son ignoble désir ne semble vouloir se tarir. Le jour. La nuit. Et durant des heures entières.
Je reste là, alors que le temps s'écoule, sans que j'espère une seule seconde qu'on vienne me chercher.
Mon corps veut mourir. Je le sens. Il ne peut plus supporter cela.
Mais moi, stupide, je lutte encore, ne songeant qu'à la seule chose qui peut encore me raccrocher à l'état de vivant.
La créature la plus splendide qui soit en ce monde.
Je ne peux pas me laisser mourir sans l'avoir revu.
Je vais revenir. Jezebel. Je le tuerais de mes mains pour qu’il me laisse ramper jusqu’à toi. Retourner vers ton mépris, qui peu à peu se transforme en colère, et en haine. J'endurerais cela sans gémir. Jezebel...
Je veux sortir de cette petite pièce qui m’étouffe, et m’enserre.
Il y a à peine la place pour ce semblant de lit ou il me viole sans cesse.
Je ne vais pas mourir. Je vais tenir. Même s’il me brise entièrement le crâne, et que mon corps ne se remet jamais de cette douleur, je reviendrais te voir. Je reviendrais vers toi, je le jure.
Il a détaché les chaines autour de mes poignets.
Il me supplie de manger. Je ne tiendrais pas si je n'avale rien. Il pleure. Il ne veut pas que son jouet se brise. J'avale péniblement les cuillers de soupe qu'il me glisse de force dans la bouche. J'en ignore la saveur, et même la température. Je le laisse simplement me nourrir. Me redonner assez de force pour que je puisse serrer les poing. Il ne se méfie pas de moi.
Je crois qu'il est fou. Son rire a quelque chose de pitoyable. Il est la Répugnance personnifiée.
Je ne sais plus d'où m'es venue la force de lui arracher l'assiette en porcelaine qu'il montait vers ma bouche à la manière d'une mère nourrissant son enfant.
L'instant d'après, l'objet encore plein de liquide brûlant se brise violemment sur son front. Assommé et blessé, il se lève, et titube en arrière. Mes mains se referment autour de sa gorge. Il s'est effondré, et sa tempe à cogné le rebord du poêle à charbon.
J'ignore comment je suis parvenu à bouger. Et à trouver la force de me jeter si sauvagement sur lui.
Tout ce que je sais, c'est que je vais prendre sa vie. Que je vais le regarder crever sous mes doigts frémissants... Je le hais tellement. Je le hais...
Non...
Non ! Pas ça !
Pourquoi ?
C'est moi, étendu sur ce sol glacé. Me tordant de douleur sous les mains rageuses qui me coupent le souffle. Je sens les morceaux de porcelaine brisée s'enfoncer dans ma gorge et ma poitrine, encore et encore, de plus en plus forts et rapides. J'entends les cris de haine et de folie de celui qui me les inflige...
Kail... la même expression horrible que je devais avoir ce jour là. Il prend ma vie avec un plaisir passionné. Me regarde souffrir, les yeux flamboyants, les pupilles dilatées. Il coupe mes mains, déchire mon bas ventre.
« Tu ne vaux pas mieux que lui. Tu ne vaux pas mieux que lui ! »
Je sais, Kail. Je t'ai forcé. J'ai pris ta liberté.
Ne me pardonne pas.
Il pleure. Ses mains sont couvertes de mon sang. Il me haïra jusqu'au bout. Jusqu'à ce que mes yeux se voilent et ne puissent plus le voir. Et encore au delà.
Ma bouche s'est remplie d'un flot de sang. J'étouffe. Ma trachée béante vomi ma vie et ma chair. Mes poumons sont percés... Il ne m'achèvera pas. Il me regardera mourir lentement. Tout en douleur...
Je suis cet homme. Je suis cet homme que j'ai tué il y a huit ans, avec la même rage...
Ne me pardonne pas...





« Dorian ! Réveillez vous ! »

Non ! Je ne peux pas mourir, Kail ! Je dois le sauver. Je ne peux pas... Je ne peux pas te laisser me tuer.
Kail ! Kail, mon amour... Ne fais pas ça.
Je te laisserais. Je te laisserais en paix.
Je te donnerais tout. C'est toi qui profiteras de moi. Kail ! Ne me tue pas tout de suite. Il a besoin de moi. Il doit être sauvé. Kail. Ne comprends tu pas ? Toi plus que quiconque ?
Je vous laisserais, avec Béatrice. Vous pourrez être heureux. Je ferais en sorte que tu ne me revoie plus jamais. Et que tu ne manque plus de rien.
Kail... Kail !

« Dorian, s'il vous plait ! 
- Non ! Je ne peux pas ! Je ne veux pas !
- Cela suffit, MyLord ! »

Je tremble. Mes paupières s'ouvrent douloureusement.
On m'a appelé ?
Quelqu'un soulève la couverture qui me recouvre.

« Bonté Divine ! Vous êtes encore nu ? Ne songez vous donc jamais à vous vêtir ? »

Qui est-ce ? Ce soupir consterné, je le reconnais...

« Louise ?
- Qui voulez vous que ce soit ? »

Mon corps se détend un peu. Rassuré. Je suis sauf. Pas sauvé. Mais sauf.
Louise m'est encore une fois venue en aide. Elle m'a arraché à mes rêves maudits.

« Vous appeliez Monsieur Wihlem. Dois-je lui dire de rester ? »

Je retiens mon souffle. Ma poitrine se crispe.

« N'est-il pas encore parti ?
- Beth l'a convaincu de manger quelque chose, vous la connaissez... »

Louise sourit un peu. Comme toujours à la mention de la cuisinière. Seule qui soit capable d'attendrir suffisamment son cœur brutal pour lui arracher une douce expression. Ces deux femmes sont de vraies perles.
J'acquiesce, incapable cependant de sourire moi même.

« Non, ne le retenez pas. Il lui serait déplaisant de me voir. »

Elle fronce les sourcils et m'apporte mes vêtements.
Mon courrier est déjà posé sur la table de chevet, sur un plateau où trône un petit déjeuner qui me serait appétissant si seulement mon estomac n'était pas noué.

« Mais, MyLord, Il a dû vous entendre crier. »

De nouveau, mes muscles se crispent.
Ai-je crié si fort ?
Non. Quelle horreur ! S'il m'a entendu hurler ainsi son nom, que pensera-t-il ?
Non. Non ! Il ne doit pas m'avoir entendu. Il ne faut pas !

« Il est sans doute inquiet pour vous. »

Je pose mon regard dans celui de Louise.
Qu'elle est cruelle de me parler ainsi. Elle sait bien, pourtant. Elle voit bien...

« Aucun risque pour cela, Louise. »

Elle ne répond rien, mais lance un peu brutalement une chemise propre sur ma tête.
Oui, bien. Je vais m'habiller.

« Et mangez, MyLord ! Resterez-vous donc toujours un enfant ? »

Sur ces mots, elle sort de la chambre, pour se diriger à grands pas vers la mienne où elle trouvera encore le chantier qu'elle à l'habitude de remettre en ordre. Elle a même cessé de se plaindre que mes draps soient à changer si souvent.
Mais Louise... Louise... Était-ce dans mon rêve ? J'ai cru l'entendre m'appeler Dorian.
Se buterait elle encore si je lui demandais de répéter ? Cesserait-elle enfin de m'appeler son Seigneur ?
Mes yeux glissent vers le plateau qu'Elisabeth m'a encore préparé avec tout son amour.
Depuis quatre ans qu'elle est à mon service, elle n'a jamais cessé de me considérer comme son bienfaiteur. Elle semble persuadée que deux femmes qui s'aiment entre elles n'auraient pu en être libre que dans mon foyer...
Je la vois encore, pétrissant son pain dans la cuisine, et fronçant les sourcils à ma vue.
« Oh, Dorian. Vous êtes capable de tant de bonnes choses, et vous en avez fait tant... Mais ceci, avec Monsieur Wihlem... Non, non. Ce n'est pas bien. »
Je le sais. Je n'en suis que trop conscient. Et si elle savait vraiment ce qu'il en est, elle serait très en colère contre moi.
Je ne sais pas vraiment ce qu'elle imagine... Mes gens ont appris à tirer leurs propres déductions quant à mes actions. Ils assistent à mes crises de colère quand j'ai le malheur de songer à Friedrich. Il m'entendent parler de Jezebel sur un ton passionné, décrire sa Beauté, souffrir de son mépris que j'ai pourtant conscience d'attiser... Ils me voient tourner en rond dans ma bibliothèque, ou dans mon bureau, cherchant en moi des solutions que je n'ai pas, pour le sortir de ces griffes auxquelles il semble attaché comme un pantin à ses fils. Me tourmenter à l'idée qu'il puisse réellement me haïr, ou n'avoir pour moi que dédain. Ils accueillent chaque invité nocturne en se demandant s'il vaut mieux préparer le thé ou le lit.
Et quand Kail entre dans mon appartement Parisien. Quand il frappe à la porte d'entrée, priant pour que ce soit Owen qui lui ouvre la porte. Ils peuvent tous voir, dans ses yeux, à quel point il voudrait être ailleurs. A quel point il me hait, et se hait lui même de céder à l'infâme chantage d'un jeune crétin comme moi.
Ils savent. Ils savent que j'agis mal avec lui. Sans avoir besoin un instant de connaître chaque détail. Il se désolent de cette situation malsaine. Et Elisabeth, toujours, de prendre soin de lui avec toute sa chaleur...
J'ai même surprit Owen posant une main sur son épaule et lui souriant gentiment. Sans air dépité ni vraiment désolé. Juste un geste aimable et sincère, respectueux.
Louise quand à elle semble le considérer comme un habitant de la maison, et ne cherche pas à paraître excessivement polie en sa présence.
Oui, J'aime mes gens. Ils sont mes plus chers amis. Ma famille.
Je suis désolé de ne pas me montrer à la hauteur de leur noblesse d'âme. Et dire qu'il ne semblent jamais me condamner et me maudire...

« Puis je entrer ? »

La voix d'Owen s'élève doucement derrière la porte, précédée de deux petits coups secs contre le bois.
Je lui dis d'entrer, d'un ton un peu plus las que je n'aurais voulu, et ajustant mes habits et cheveux, face au miroir.

« Tout va bien, monsieur ?
- Kail est-il parti ?
- Oui, à l'instant. Il n'a laissé aucun mot pour vous.
- Rien de surprenant. »

Il ne répond pas.
Dans le plateau, je pioche une miche de pain et mord dedans, plus pour me dire que j'ai mangé quelque chose que par réelle envie.

« Avait-il l'air reposé ?
- Il a semblé avoir suffisamment dormi.
- Mais reposé, il ne l'était pas...
- Il n'en a jamais l'air.
- Tourmenté et en colère...
- C'est cela.
- Comme toujours. »

De nouveau, il garde le silence. Un soupir m'échappe, mes doigts feuillettent nonchalamment le courrier du matin. Des billets sans intérêts de deux amies françaises qui me prient de venir leur rendre visite avant de rentrer à Londres. Des invitations à des dîners et expositions, à des séjours entre amis à la campagne...
Entre amis. Comment pouvons nous tous prétendre être amis alors qu'il n'est pas de relations plus mensongères qu'entre les partis de ces réunions. J'y trouverais sans doute encore quelque dame à séduire, qui rougira de mon talent à la satisfaire sans jamais s'offusquer des plaisirs nouveaux que j'ai déjà enseigné à tant d'autre dames avant elle...
Oui, me plier à mon jeu favori saura sans doute me redonner l'appétit. Il ne me siérait pas d'avoir l'air maladif, après tout.

« Il y a une lettre de Lady Bradley, Monsieur. C'est important je crois. »

Owen s'est glissé derrière moi, il rassemble mes cheveux pour les nouer d'un ruban bleu.

« Cessez donc de m'appelez Monsieur, vous savez que ça me déplait. »

Il rit doucement, et ses doigts effleurent ma nuque alors qu'il relève mon col pour m'aider à passer mon veston.

« Pardonnez moi, Dorian, c'est l'habitude. Que penserait-on si votre prénom m'échappait en public ? 
- Je me fiche de ce que l'on pense.
- Ce n'est pas mon cas. »

Une fois la veste mise, il me fait tourner sur moi même pour ajuster les boutons.
Je croise son regard, et son sourire en coin m'éclaire sur ses dernières paroles. Il ne voudrait pas que les gens croient que nous sommes amants. C'est compréhensible. Sa fiancé le prendrait sûrement assez mal. D'autant que pour une fois, la rumeur serait fausse.
Il baisse les yeux vers ses mains qui nouent habilement ma cravate, et rabattent le col de ma chemise. Ses sourcils se froncent alors. Il soupire.

« Dorian. Votre cicatrice. Il faut la maquiller. »

Je me penche sur le miroir, examinant ma gorge.
La marque s'est atténuée, depuis un ans. Mais elle est encore un peu rouge, et visible.
Déjà, Owen est sorti pour chercher la poudre nécessaire pour la masquer aux regards trop curieux.
Personne n'a le droit de la voir...
Je n'ai ouvert cette gorge que pour lui. Certes, c'est la Folie qui a dirigé ma main. Mais pour rien au monde je ne regretterais.
J'ai vu l'horreur dans ses yeux. Son visage pâlir. J'ai vu la fascination qu'il avait pour le sang qui s'écoulait de ma gorge. Et il m'a... tutoyé. Il m'a insulté.
Sa peur. Sa peur de me voir disparaître.
Si j'avais à peine forcé davantage sur ma lame, l'aorte aurait été tranchée. Et je ne serais sans doute plus là pour me souvenir de ce dernier jour...
Oh Bon Sang. Quel idiot je suis.

« Levez le menton, s'il vous plait. »

Je sursaute un peu.
Plongé dans mes pensées, je n'ai pas entendu Owen revenir.
Il ne se trouble jamais. Comme s'il pouvait tout endurer.
Pourtant, il était présent, ce jour là, au manoir van Kraft. Il m'a trouvé étendu sur mon lit après que deux domestiques aient suturé ma plaie. Et je crois qu'il m'en a voulu.
Il veillait, assis sur une chaise, à mon chevet. Ses yeux avaient quelque chose de culpabilisants. Je me souviens lui avoir demandé pardon. Ce n'est pas une chose que je fais souvent. Mais cette fois, j'en avais besoin. J'avais besoin qu'il me pardonne ma Folie, si Jezebel ne pouvait le faire.

« Voilà, c'est terminé, on ne voit plus rien. »

Il retire le linge qui protégeait mon habit de la poudre, et s'écarte pour me laisser me regarder.
Le miroir reflète cette fois mon habituelle image. Soignée. Parfaite. Je suis terriblement Beau. De ceci, je ne puis douter. Et bien sûr, il se peut que ça ne me rende que plus méprisable.

« Dorian, vous n'avez pas lu la lettre.
- La lettre ?
- Celle de Lady Bradley.
- Oh... »

Intéressé, je prend dans ma main le papier qu'il me tend.
Lady Bradley est une femme du monde. Plus raffinée et moderne que la plupart des nobles de son espèce. J'ai longuement devisé, avec elle, au sujet des Beautés de ce monde, des Charmes et Séductions sur lesquels on a plaisir à se pencher... souvent joignant le geste à la parole.
Une femme exquise. Devenue veuve assez tôt pour conserver la fraicheur de la jeunesse. Elle n'a que quelques années de plus que moi.
Son audace me plait. Elle est de ces femmes qui osent se montrer et n'hésitent pas à choquer pour atteindre leurs buts. Admirable.
Mes yeux parcourent sa gracieuse écriture, et à chaque phrase lue, je ne puis empêcher mes lèvres de s'étirer en un sourire.
Elle s'est souvenue d'un discours que j'avais eu au sujet de la Beauté des femmes qu'on ne met pas correctement en valeur. Leurs rondeurs toutes délicieuses dissimulées sous des étoffes toujours plus amples. Il ne leur reste plus que leur corsage. Leur gorge nue... Et quelle place reste-t-ils aux jambes, aux chevilles, aux bras, au ventre... ?
Lady Bradley me dit qu'un de ses amis, qui est dans la presse, voudrait créer un Journal centré autour des femmes, qu'il aime par dessus tout. Elle voudrait que je le rencontre...
C'est un agréable prétexte pour quitter Paris. N'est-ce-pas ?
Voilà trois semaines que je m'y attarde. Je sens que je vais exploser.

« Quelle heure est-il, Owen ?
- Midi est déjà passé.
- Je vois... »

Mes doigts replient machinalement la lettre.
Un Journal gravitant autour des femmes... Peut être devrait-il se contenter de leur Beauté.
J'ai hâte de rencontrer cet homme. S'il me laisse l'accompagner dans ce projet, j'aurais une activité assez sérieuse pour m'éviter de songer à ce qui me ronge de l'intérieur.
Kail se sentirait soulagé. Il doit se demander quand je me déciderais enfin à disparaître de sa vue.
Je n'ai jamais tant voyagé que cette année.
Et Jezebel, tout ce temps, n'a reçu que trois lettres de moi. Trois malheureuses lettres où je me disais très occupé. Où je m'efforçais de ne pas faire transparaître trop de douleur. Comment lui taire pourtant que sa compagnie me manque ? Comment ne pas lui dire que je n'ai pas cessé de songer à lui ?
Il se peut pourtant qu'il ne les ai même pas lues. Ou que son père ait fait en sorte qu'elles n'arrivent jamais entre ses mains. Pour qu'il ne nourrisse pas l'ombre d'un espoir...
Stupide. A quoi je songe ? Jezebel, voir en moi un espoir quelconque... ?

« Owen ?
- Oui ? .... Dorian ?
- Nous rentrons demain pour Londres. »

Et cette fois... nous allons essayer d'y rester.


Jeu 23 Avr 2009 12:29
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(alias Blewark.)
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Âge : 25 ans
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Activité : Rédacteur en Chef - Journal d'Esthétique Féminine
» Délices Damnés
Me voilà seul, de nouveau.
Face à mon image. Celle que j'offre au grand monde. Celle qui m'aide à me leurrer moi même.
Je reforge lentement le masque de mes expressions que je me dois de garder toujours claires et souriantes, insouciantes, charmantes... Qu'on me dise stupide à cause de cela ne fera que m'aider à tromper le monde.
Je ne veux pas leur donner un instant une raison d'avoir Pitié.
Pitié... Infâme Pitié.
Je ne le supporterais pas... Je ne l'ai pas supporté, quand ces gens m'ont trouvés, couvert de sang, faible et blessé. Je n'ai pas supporté leurs regards, et leurs visages compatissants.
J'aurais tant voulu leur hurler que je venais de tuer un homme. Que je n'étais pas pitoyable. Non ! Pas Pitoyable. J'aurais voulu les conduire dans la maison au milieu des montagnes, d'où j'avais rampé jusqu'ici. Qu'ils voient le cadavre du Monstre. Qu'ils voient dans quel état je l'ai laissé, et le plaisir que j'ai eu à prendre sa vie !
Que la Pitié reste où elle est.
Je préfère attiser la Haine. Je préfère qu'on me méprise et qu'on me dise l'instrument du diable...
L'Instrument. L'Enfant du diable. C'est comme ça que m'avait appelé la jeune domestique que j'avais recueilli il y a quatre ans. Je la terrifiais, sans mon doux masque de séduction. Elle tremblait de me voir si souvent songeur, et piquer de grandes colère contre ce qui semblait être le vide... Si seulement Friedrich n'avait être qu'un vide.
Elle n'aurait jamais dû s'enfuir, pourtant. Vouloir rejoindre Londres une fois la nuit tombée.
...
Violée. Et tuée. Peut être l'inverse.
Nous l'avons retrouvée dans un sillon, le corps exsangue, et gorgé d'eau...
Était-ce réellement ma faute ?

« Vous avez terminé, Dorian ? »

Je sursaute un peu.
Le visage d'Elisabeth vient d'apparaître dans l'entrebâillement de la porte. Elle regarde mon plateau encore quasiment intact, et fronce ses sourcils blonds en entrant, énergique.

«Oh, vraiment ! Vous êtes vexant, MyLord ! Chaque fois que nous sommes à Paris vous ne mangez plus rien.»

Je lui souris.

« Vous exagérez, Beth. Vous savez bien, c'est le manque de sommeil qui me coupe l'appétit.
- C'est cela, oui. Vous manquez tout autant de sommeil à Londres, ne vous moquez pas, MyLord !
- Cessez donc de m'appeler ainsi.
- Je vous appellerais ainsi tant que vous me forcerez à jeter ce que je prépare pour vous !
- C'est du chantage.
- Absolument ! »

Un rire m'échappe. Je m'approche du plateau et prend une brioche, puis une deuxième, que je trempe dans le thé.

« Et vous mangez debout, maintenant !
- Eh bien, je mange, n'était-ce pas ce que vous vouliez ? »

Elle soupire et m'enlève le plateau, d'un air agacé.

« Vraiment, Dorian, vous m'inquiétez. »

Et sans se retourner, elle sort, me laissant seul avec une brioche à demi-finie entre les mains.
Je ris encore, sous l'influence de mon propre masque, et fini la viennoiserie avant de sortir à mon tour, dans le salon.
Il fait plutôt beau, au vu de la lumière qui filtre à travers les fenêtres. Je devrais me rendre à Montmartre, pour ce dernier après midi Parisien..
Ou peut être devrais-je avancer mon départ, et prendre le bateau dès ce soir.
Mais non. Non. J'ai promis à Arthur que je serais présent au Salon. Il m'en voudrait si je ne m'y présentais pas.
Arthur doit avoir à peu près l'âge de Kail, mais il se conduit comme un enfant. Peut être même davantage que moi. Il est un simple amateur d'Art, c'est là notre point commun.
Arrogant, et conscient de ne tromper personne, il aime parfois à se faire passer pour ce jeune poète qu'on dit en Afrique. Rimbaud. Un pur délice de mots, qui n'ont que trop tendance à remuer en moi ce qui devrait rester sagement silencieux. J'ai lu tout ce que je pouvais de lui. Mais j'avoue n'oser m'y replonger une seconde fois.

C'est la honte, le reproche, ici : Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte....

« MyLord ! »

Cette exclamation agressive, c'est Louise. Elle me regarde, les deux mains sur les hanches, et l'air furieux. Je sais bien, qu'en fait, elle est bien loin de l'être. Mais râler sur toute chose semble sa deuxième raison de vivre.
Que ce passe-t-il donc, cette fois ?

« Sortez donc d'ici ! Puisque vous ne trouvez rien de mieux à faire que projeter de partir du jour au lendemain, j'ai un grand ménage à faire. Je ne veux pas vous voir dans mes pattes ! »

Elle me pousse vers le hall, en faisant de grands gestes exaspérés.

« Bien, Bien. Louise. Je vais sortir. »

Un rire se presse à mes lèvres, et rapidement, j'attrape mon manteau, mon chapeau et ma canne. Il fait beau mais pas suffisamment chaud pour sortir sans me couvrir. J'enfile même mes gants, qui renforcent mon élégance et affine la forme de mes mains.
Dans une révérence amusée, je salue Louise, et m'échappe dans la rue.
Ce n'est qu'une fois au dehors, et plongé dans la foule, que je réalise l'absence d'Owen à mes cotés.
Je suis seul.
Je marche seul. Comme beaucoup d'autre hommes et femmes qui foulent le même trottoir que moi. J'en salue quelques uns, que j'ai déjà souvent croisé dans le voisinage, et semblent s'étonner autant que moi de ma solitude.
Mon masque ne s'efface pas un instant, et pourtant, plusieurs fois mes pas sont tentés de faire demi-tour. De reprendre le chemin de la maison, et de demander à Owen de venir.
Je ne parts quasiment jamais sans lui.
Et les rares moments où je le fait, c'est qu'une autre personne me tient compagnie.
Eh bien. Je devrais m'y tenir, cette fois.
Aller à pied jusqu'à Montmartre. Je suis certain d'y rencontrer quelques amis, mais d'ici là, je serais seul.
C'est angoissant.
Je n'aime pas ça.
Pourquoi Owen n'est pas venu ? N'a-t-il pas entendu Louise me pousser dehors ? Est-ce que ça l'ennuyait de m'accompagner ? Il en a peut être assez. C'est compréhensible.
Est-ce que je m'écoute penser, parfois ?
On dirait un Enfant Gâté.
Mais je n'en suis pas un. N'est-ce-pas ?
Gâté, je ne l'ai jamais été.
Aimé, sans doute. Helen et Lewis m'ont aimé. Je crois.
Mais gâté, non... Mon père n'aurait pas permis que je le soit. En aucun cas.
Quand il m'a chassé de sa demeure en ville, et permis de vivre par mes moyens dans la grande maison de campagne qui est maintenant mon foyer... Il a chassé Helen, ma douce gouvernante, du même coup. Sans me prévenir ni me laisser la possibilité de l'engager.
Il avait déjà menacé de la congédier. Au moment du départ forcé de Lewis, le chef d'écurie, coupable d'une seule et unique faute : celle de me ressembler comme deux gouttes d'eau.
Mon père véritable, à n'en pas douter.
J'ai d'ailleurs toujours nourri l'espoir qu'Helen était ma mère, bien que je ne puisse plus m'en assurer, aujourd'hui.
Ces souvenirs, pourtant, n'explique pas pourquoi je me sens aussi nu, aussi seul, sans Owen.
Il est toujours là. Toujours.
C'est le seul qui ne me juge jamais, et me sourit comme si j'étais son égal. Sans mépris, sans pitié, ni fausse fascination.
Je me sens mal. Et j'ai marché trop vite. Je ne sais même pas où je suis.
Ou peut être que si...
Bon sang mais... pourquoi mes pas m'ont conduit jusqu'ici ?!


Debout devant la vitrine qui m'a interpellé, je regarde à travers, les appétissantes pâtisseries qu'une jeune femme toute en rondeur sert à ses clients, un adorable sourire aux lèvres.
Ses cheveux noirs sont soigneusement tressés et tombent dans son dos. Elle rit, les pommettes rosies par la douceur et la bonté.
Béatrice.
Délicieuse Béatrice...
Je suis venu, sans autre raison que ce masochisme cruel qui me domine.
Tout ici me rappelle mes douleurs.
Jusqu'aux alléchantes pâtisseries que je voudrais voir Jezebel porter à ses lèvres. La lueur gourmande dans son regard à la simple odeur sucrée d'un gâteau crémeux.
Et la tendre et fraiche beauté de Béatrice, ses sourires pleins de légèretés... L'image de Kail me hurlant de ne pas m'approcher d'elle me revient encore. Jamais il n'avait défendu quoi que ce soit avec tant de force. Horrifié par la simple idée que je connaisse l'existence de sa Muse.
Je ne l'avais rencontrée que par hasard...
Elle ne sait sans doute pas. Elle ne sait pas que je transforme à chaque étreinte un peu de son bonheur en désespoir.
Il va venir, aujourd'hui. Il va venir la voir. Pour se consoler de l'horreur de cette nuit. Et elle ne saura rien. Elle ne saura pas de quelle véritable façon, Dorian Hargreaves, qu'elle reconnait en cet homme souriant qui lui achète une tartelette, terni le regard de son peintre aliéné.
Merci, Béatrice, j'espère pour vous que cette tarte est empoisonnée.
Au dehors, le soleil m'éblouit. Je ne sais pas pourquoi je ne m'éloigne pas. Pourquoi je reste debout devant l'entrée de la boutique.
Je l'attends. N'est ce pas ? J'attends qu'il vienne...
Comme si je ne pouvais simplement pas me dérober à l'envie de le voir. Au besoin que j'ai de sentir sa présence...
Si seulement Owen était là. Il m'aurait sorti de là. Il m'aurait entraîné dans la foule... Je ne me serais même pas approché de cette pâtisserie devant laquelle je me tiens encore debout.
Dix minutes déjà, sont passées.
Un client sort et passe devant moi. Je jette un regard inconscient à travers la vitrine. Personne.
Il n'y a plus que Béatrice, derrière son comptoir, qui me regarde d'un air curieux.
Je lui adresse un beau sourire, et me détourne, poliment, comme si ça n'avait rien d'étrange que je sois encore là.

« Vous attendez quelqu'un, Monsieur Hargreaves ? »

Essuyant ses mains enfarinées sur son tablier, Béatrice est sortie et s'approche doucement de moi. Je garde mon masque, bien sûr et m'incline un peu, le regard langoureux et un léger sourire aux lèvres.

« En effet. Mais j'allais partir, mon ami ne viendra pas, je le crains. »

Elle a l'air troublée l'espace d'un instant. Comme si elle devinait que l'homme que j'attends n'est autre que Kail.
Je me redresse, m'apprêtant à engager une de mes habituelles conversations qui, chez les dames du mondes, sont flatteuses, et chez les demoiselles du peuple, offensantes.
Mais à peine ai-je relevé le nez que je remarque dans la foule des passants, la démarche mi-lasse mi-nerveuse de Kail, qui s'avance vers nous.
J'ai dû pâlir un peu, parce que Béatrice pose une main inquiète sur mon gant.

« Monsieur, tout va bien ? »

Je baisse de nouveau les yeux vers elle, et saisi furtivement sa main du bout de mes doigts. Elle a un mouvement de recul, plus pour me signaler que ses mains sont encore blanches de farines que par un réel étonnement. Je m'incline plus bas, pour lui baiser le dos de la main avec un sourire, sans quitter son visage des yeux. Elle cligne des paupières, les lèvres délicieusement entrouvertes qui, lentement, s'étirent en un sourire amusé. Elle rit un peu.

« Pardonnez moi, je crains de devoir partir sur le champs. Je vous donnerais des nouvelle de votre pâtisserie. »

Elle libère poliment sa main de la mienne et sourit plus largement.

« J'espère donc vous revoir, Monsieur. »

Ses jambes se plient en une révérence à peine perceptible. Je plonge une seule fois mon regard dans le sien, et tourne les talons aussi vite et discrètement que j'en suis capable.
Je ne peux pas impliquer Béatrice. Je n'en ai pas le droit. Je lui fais déjà suffisamment de mal sans qu'elle en ai ne serait-ce que conscience. Avoir fait preuve de faiblesse en lui décrivant Jezebel lors de notre toute première rencontre était déjà une grosse erreur. Je dois me tenir à distance. Pour la préserver.
Je verrais sans doute Kail ce soir. Je dois me passer de lui d'ici là. Le laisser en paix, bon sang !
Je vais exploser. Je vais me briser en morceaux...
Courir. Je voudrais courir. Pour m'échapper plus vite de cet endroit. Disparaître...
Owen... S'il vous plait, Owen, j'ai besoin de vous...

« Monsieur ! »

Non. Impossible, c'est un rêve !

« Monsieur, mais que faites vous ici ? »

Owen. Mon cher Owen... vous m'avez trouvé !
Bon Sang. Je me sens comme un enfant perdu qui aurait retrouvé sa mère. Je voudrais me jeter dans ses bras. Owen ! Dieu soit loué, Owen...

« Dorian... »

Il est tout près de moi, maintenant, et sa main a saisi mon bras.

« Venez. On s'en va. »

Je n'ai pas une seconde perdu mon sourire, ni laissé mon trouble se refléter sur mon visage. Et pourtant il sait, lui... Il sait toujours sans que je ne dise jamais rien...
Je le suis, sans rien dire. Il est habillé correctement, comme d'habitude, il n'a pas l'air d'un valet. Les gens qui ne nous connaissent pas pourraient facilement croire qu'il fait partie de la noblesse au même titre que moi, bien que ses étoffes noires et son absence de chapeau le rendent bien plus discret. Son visage aussi, est simple. Il n'est ni diablement beau, ni affreusement laid. Élégant, oui. Et intelligent.
Sa future femme a beaucoup de chance.

« Owen, dites moi... »

Il me jette un regard, sérieux.

« Comment se porte Erin ? »

Son visage s'éclaire, il sourit un peu, spontanément.

« Très bien. Dans sa dernière lettre elle disait attendre mon retour avec impatience. »

C'est vrai. Ces trois semaines passées à Paris l'ont empêché de voir sa dulcinée. Il ne s'en ai jamais plaint, mais je crois qu'elle lui manque...

« Quand allez vous vous marier ?
- Son père veut que nous attendions encore deux ans.
- Deux ans ? C'est long...
- Il aime sa fille par dessus tout. Qui peut l'en blâmer ? »

Oui, qui peut l'en blâmer ? Il paraît que les parents aiment leurs enfants. Qu'ils veulent les protéger et leur donner ce qu'il y a de meilleur... Si mon père devrait en prendre de la graine, que dire de Friedrich ?

« Vous saurez attendre tant de temps ? »

Il ne réponds pas tout de suite, l'air songeur, et peut être un peu triste.
Bien sûr. Quelle torture. Comment rester fidèle à une femme durant deux ans sans avoir le droit de la toucher ? Voilà déjà près de six mois qu'il s'abstient. Comment peut il être aussi droit ?

« Owen, vous allez bien ?
- Oui, je vous remercie, je ferais de mon mieux. »

Son sourire un peu amer me crispe le cœur.
J'ai bien conscience que tous les hommes n'ont pas une ardeur aussi intarissable que moi, mais tout de même... deux ans sans pouvoir une fois se satisfaire autrement que seul... si tant est qu'on puisse appeler ça se satisfaire. Rien que l'idée m'horrifie. Encore une épouvantable loi chrétienne. C'est déchirant.
Et que penser d'Erin, qui approche de ses vingt ans, et doit déjà attendre et désirer les baisers d'Owen sur son corps vierge...
Je pose une main sur son épaule, et lui souris, d'un air qui se veut amusé, pour chasser l'atmosphère étrange qui s'est créée entre nous.

« Souhaiteriez-vous que je vous apaise ? »

Il me regarde d'abord avec des yeux rond, puis éclate d'un rire franc. Certains passants se retournent sur nous, surpris.
Je ris aussi. C'est agréable. Et libérateur, dans un sens.

« C'est aimable de votre part, Dorian, mais je pense me passer de vos services. »

Son regard en coin, mi-complice, mi-rieur, fait s'élargir mon sourire.
C'est si simple, et si clair. Rien ne semble compliqué avec lui. Je m'en veux de l'impliquer dans mes sordides aventures...
Je me détourne de lui, pour plonger mon regard dans la foule.

« Où allons nous, Owen ? »

Il semble réfléchir un instant, comme s'il cherchait dans son esprit quelque chose d'important. Puis, de nouveau, son visage se fend d'un sourire.

« Que dites vous d'aller vous faire faire un costume ? Un nouveau tailleur vient d'ouvrir sa boutique non loin d'ici, on dit qu'il est rapide et qu'il n'hésite pas à satisfaire les extravagances des clients. »

Un rire se presse à mes lèvres. Un nouveau costume ? J'en ai déjà des tonnes...
Pourtant, il est vrai, choisir des étoffes, les imaginer coupée de manière à mettre en valeur ma beauté et mes charmes... c'est un loisir qui saura sans doute me changer un peu les idées.
L'idée me rappelle même cette lettre que j'ai reçu, de Lady Bradley. Un journal féminin... Oui... ça me plait.
Bien sûr, les femmes sont fatigantes... mais peut être ai-je besoin qu'on me fatigue assez pour que je puisse au moins dormir la nuit.
Je ne sais plus quoi faire sinon me lancer dans un projet assez fou pour me rendre très occupé. Je ne peux plus me permettre de rester ainsi...

« Dorian ? Qu'en pensez vous ?
- Oui, Owen, c'est parfait, allons voir ce tailleur. J'espère qu'il aura du temps. »

Owen esquisse un vague sourire.

« Il en aura. Je viens tout juste de chez lui, il a libéré ses prochains rendez-vous pour vous voir. »

Je le regarde, un peu surpris, et touché. Il me sourit toujours.

« C'est donc là que vous étiez, Owen. »

Il rit.

« Oui, pardonnez moi. Je voulais vous surprendre, mais je n'avais pas prévu que Louise vous jetterait dehors. »

Bon Dieu... j'en pleurerais presque... quel idiot.
Il pose à son tour sa main sur mon épaule.

« Ne dites rien, Dorian. Allons y. »

J'acquiesce, et me libère de sa main, repoussant le désir de la prendre dans la mienne. Il est si chaleureux, si attentionné...
Comment...?

« Je ne comprends pas. »

Et une larme invisible de couler sur ma joue.


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Jeu 23 Avr 2009 12:29
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